Shelly change de dimension : Schneider Electric veut s’offrir la pépite de la maison connectée

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Je ne l’avais pas vu venir. Début septembre, j’étais sur le stand Shelly à l’IFA de Berlin, à regarder les nouveautés et à discuter avec les responsables de la marque. Trois semaines plus tard, Schneider Electric annonce vouloir racheter Shelly Group.

Il ne s’agit pas d’un partenariat ni d’une prise de participation. Le 24 septembre 2026, le groupe français a annoncé son intention de lancer une offre publique d’acquisition volontaire sur la totalité des actions Shelly Group, pour environ 1,2 milliard d’euros.

Si vous faites de la domotique depuis quelques années, vous mesurez ce que ça représente. Shelly s’est fait une place à part avec des produits abordables et surtout ouverts : ils fonctionnent en local et s’intègrent à à peu près tout.

Avec Shelly, Schneider achète des petits modules Wi-Fi, mais aussi une technologie déjà présente dans des millions de maisons connectées et dans pas mal d’installations de gestion de l’énergie.

70 euros par action et une valorisation de 1,2 milliard d’euros

L’offre est entièrement en numéraire : 70 euros par action Shelly. C’est 27 % de plus que le cours non influencé du 28 juillet 2026 (55,20 euros) et 22 % de plus que celui du 23 septembre.

Les deux fondateurs, Dimitar Dimitrov et Svetlin Todorov, qui détiennent à eux deux environ 57 % du capital, soutiennent l’offre. Dimitar Dimitrov doit même réinvestir une partie de ce qu’il touchera aux côtés de Schneider Electric, pour au moins trois ans.

Rien n’est signé pour autant. L’offre doit encore obtenir les autorisations réglementaires et atteindre un seuil minimum de 95 % du capital. Si tout se passe comme prévu, Schneider table sur une finalisation au premier trimestre 2027.

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Pour l’instant, c’est donc une OPA annoncée et soutenue par Shelly, pas une acquisition bouclée.

Pourquoi Schneider Electric s’intéresse autant à Shelly ?

Shelly n’est plus la petite société que seuls les bidouilleurs connaissaient, ceux qui glissaient un module derrière leurs interrupteurs. Les chiffres le montrent bien.

Au premier semestre 2026, Shelly Group a réalisé 68,3 millions d’euros de chiffre d’affaires (+26,5 %), avec un EBIT de 17,7 millions et un bénéfice net de 15,4 millions. Sur l’année, le groupe vise entre 195 et 205 millions d’euros.

Jefferies donne aussi quelques ordres de grandeur : Shelly serait présent dans 6,7 millions de foyers, avec 2,9 millions d’utilisateurs cloud et plus de 8 600 installateurs partenaires. Depuis 2022, ses revenus progressent en moyenne de plus de 40 % par an.

Pour Schneider Electric, qui pèse plus de 160 milliards d’euros en Bourse, c’est un petit achat. Mais il tombe au bon endroit.

Schneider dit vouloir associer la plateforme logicielle de gestion énergétique résidentielle de Shelly à ce qu’il sait faire dans le résidentiel, la rénovation et les petits bâtiments tertiaires. Chez Jefferies, les analystes y voient une vraie logique industrielle et beaucoup de synergies possibles avec l’activité résidentielle du groupe.

Et c’est là que ça nous concerne directement.

Shelly ne fait plus seulement des modules domotiques

Quand j’ai commencé avec Shelly, l’intérêt était simple : on glissait un relais connecté derrière un interrupteur, et on pouvait piloter un éclairage ou un volet, ou mesurer une consommation, sans refaire l’installation.

Mais ce qui a fait la différence, c’est l’ouverture.

API accessibles, commandes locales, MQTT, intégration dans Home Assistant, Jeedom et bien d’autres, beaucoup de produits utilisables sans passer par le cloud… Shelly a fait à peu près l’inverse de la plupart des fabricants de la maison connectée, qui cherchent plutôt à garder leurs clients dans leur écosystème.

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Les passionnés et les intégrateurs ne s’y sont pas trompés.

Les produits récents vont encore plus loin. Les générations actuelles embarquent un moteur de scripts qui exécute certaines automatisations directement sur l’appareil, en local, sans Internet et parfois même sans serveur domotique. Les utilisateurs avancés adorent.

Shelly a aussi rejoint le programme Works with Home Assistant, ce qui dit bien de quel côté la marque se place.

Le Shelly Pro 3EM, standard de fait du stockage solaire

L’autre sujet, c’est l’énergie.

Si vous lisez Maison et Domotique régulièrement, vous avez sûrement croisé le Shelly Pro 3EM dans un nombre impressionnant de systèmes de stockage solaire domestique.

Ce compteur d’énergie triphasé sur rail DIN mesure très rapidement les flux électriques de la maison. Une batterie peut ainsi savoir que le logement renvoie 800 W de surplus photovoltaïque sur le réseau et augmenter sa charge. Dans l’autre sens, si la maison tire 500 W du réseau, elle ajuste sa décharge pour revenir vers zéro.

Zendure prend officiellement en charge les Shelly 3EM et Pro 3EM sur ses systèmes SolarFlow, avec même une communication locale directe entre certains équipements et le Pro 3EM.

EcoFlow est allé plus loin avec des versions co-brandées du Shelly Pro 3EM et du Plug S Gen3, intégrées à son écosystème.

On retrouve aussi Shelly dans d’autres solutions de gestion et de stockage d’énergie. La marque sert en quelque sorte de trait d’union entre des équipements qui, au départ, n’avaient rien à voir entre eux.

Pour Schneider Electric, c’est une position en or. En plus d’un catalogue de relais et de prises connectées, le groupe mettrait la main sur une technologie déjà bien installée dans la mesure énergétique, le photovoltaïque, le stockage domestique et le pilotage des consommations.

Côté utilisateurs, l’inquiétude est déjà là

Sur le papier, le rapprochement a du sens.

Schneider Electric a la puissance industrielle, le réseau mondial et la présence chez les professionnels que Shelly aurait mis des années à construire seul. Le groupe pourrait aussi l’aider à décrocher des certifications et à entrer sur des marchés plus exigeants côté réglementation.

Shelly assure de son côté que l’opération préservera sa culture d’entreprise, son organisation et ses équipes en Bulgarie.

Chez les utilisateurs, l’enthousiasme est nettement plus mesuré.

Dans les communautés Home Assistant et domotique, les premières réactions sont surtout méfiantes, avec quelques notes d’optimisme.

Sur Reddit, certains craignent une hausse des prix, des produits moins ouverts ou une dépendance accrue au cloud. Plusieurs évoquent leurs souvenirs de marques rachetées par Schneider, comme APC. Ce sont des ressentis individuels, qui ne disent pas grand-chose de ce qui arrivera à Shelly.

D’autres sont plus nuancés. Ils rappellent que Schneider vend aussi des solutions connectées qui fonctionnent en local, comme l’écosystème Wiser, ou voient dans ce rachat l’occasion pour Shelly de toucher beaucoup plus de monde et d’améliorer la certification et la distribution de ses produits.

Mais une question revient partout : Schneider laissera-t-il Shelly faire ses propres choix techniques ?

Ce qui fait la valeur de Shelly, c’est son ouverture

Pour moi, toute la question est là.

Un Shelly 1 qui allume une lampe depuis un smartphone, ça n’a rien d’exceptionnel. Des centaines de produits le font.

La réputation de Shelly vient d’ailleurs : on peut ne jamais toucher au cloud, intégrer le module directement dans Home Assistant, Jeedom ou un système maison, passer par MQTT ou les API locales, écrire ses propres scripts et monter son installation comme on l’entend.

Cette liberté vaut très cher.

C’est pour ça que certains parlent déjà de couper l’accès Internet de leurs modules, ou de passer sous ESPHome si la politique de la marque change. C’est sans doute prématuré : rien dans les annonces ne laisse penser que Schneider veut supprimer les API locales ou fermer l’écosystème. Personne ne peut dire aujourd’hui que Shelly va se refermer.

Mais ces réactions montrent sur quoi repose la confiance de la communauté. Et Schneider aurait beaucoup à perdre à y toucher.

Schneider pourrait aussi faire grandir Shelly

On peut aussi voir le verre à moitié plein.

Imaginez que Schneider garde les API, le fonctionnement local, MQTT, les intégrations Home Assistant et la philosophie actuelle, tout en apportant sa puissance industrielle et son réseau d’installateurs.

Là, ça deviendrait vraiment prometteur. On verrait les modules Shelly s’intégrer beaucoup plus naturellement aux tableaux électriques, aux systèmes de gestion de l’énergie, aux bornes de recharge, au photovoltaïque, aux batteries et aux gammes pro de Schneider.

Shelly apporterait ce qui manque souvent aux grands industriels : la capacité d’aller vite et une communauté de passionnés. Schneider apporterait sa présence mondiale, son expertise de l’énergie et ses canaux professionnels.

Le mariage n’a rien d’absurde. RBC Capital Markets parle d’une acquisition complémentaire, cohérente avec la stratégie de Schneider dans le bâtiment intelligent, et Jefferies insiste sur les synergies avec l’activité résidentielle.

L’IFA 2026 vue autrement

Cette annonce me laisse quand même une drôle d’impression.

Début septembre, j’étais avec les équipes Shelly à Berlin. La marque présentait ses nouveautés comme une entreprise indépendante en pleine croissance, sans rien laisser paraître.

Les discussions étaient pourtant bien avancées. Le dossier n’est pas sorti de nulle part : le 29 juillet 2026, après des articles de presse, Shelly avait confirmé être en discussions préliminaires avec Schneider Electric, tout en précisant qu’elles pouvaient ne pas aboutir.

Deux mois plus tard, l’accord est sur la table.

À 1,2 milliard d’euros, Schneider ne rachète évidemment pas Shelly pour vendre quelques micromodules de plus derrière nos interrupteurs.

L’énergie prend une place de plus en plus grande dans la maison connectée. Panneaux solaires, batteries, recharge de la voiture, chauffe-eau, pompe à chaleur, tarifs dynamiques : tout ça doit mesurer, communiquer et réagir en temps réel. Et Shelly a déjà une bonne partie des briques pour le faire.

Reste la question que se posent tous ceux qui ont des dizaines de modules chez eux : Shelly restera-t-il une marque ouverte, locale et compatible avec à peu près tout ?

Officiellement, rien ne dit le contraire. Schneider et Shelly parlent même de préserver la culture de l’entreprise bulgare.

J’espère qu’ils ont bien compris ce qu’ils achètent. Toucher à l’ouverture de Shelly, ce serait casser exactement ce que Schneider vient de payer 1,2 milliard d’euros.

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