Interview de François-Xavier Jeuland, auteur de « La maison communicante »

François-Xavier Jeuland est depuis une dizaine d’années consultant en domotique. Cet ingénieur formé à l’INSA, est le plus connu des portes-paroles de  la domotique en France notamment au travers de son livre « La maison communicante », aux éditions Eyrolles, dont nous avions déjà parlé ici. Il a gentiment accepté de répondre à mes questions pour « Maison et Domotique ».

 

François-Xavier Jeuland

 

I. Comment votre formation vous a-t-elle amenée à la domotique ?

Il n’existait malheureusement pas, à l’époque, de cursus dédié à la domotique. L’INSA m’a donné une vision très généraliste du métier d’ingénieur avec une spécialisation en informatique et automatisme qui, avec du recul, constituent la base de la domotique. Après avoir travaillé dans une startup et dans de grands groupes, j’ai choisi en 2002 de m’investir à 100% en indépendant dans la domotique en accompagnant les architectes, les installateurs, les fabricants et les particuliers dans leurs projets.

Maison et Domotique : Et aujourd’hui, pensez-vous que les formations domotiques (BTS et Licence Pro notamment) sont adaptées ?

François-Xavier Jeuland : Ces formations sont souvent trop orientées sur la domotique à l’ancienne alors qu’aujourd’hui un domoticien se doit d’avoir des compétences en réseau, en informatique ou en audiovisuel… Je pense qu’il faudrait également donner aux jeunes diplômés les clés pour aider les électriciens à vendre la domotique car c’est ce qui manque avant tout sur le marché.

 

II. La troisième édition de votre livre, La Maison Communicante, est épuisée. C’est donc que le public apprécie votre ouvrage ! Quel retour en avez-vous ? Les gens vous contactent-ils pour obtenir des informations supplémentaires ?

Ce livre semble effectivement répondre à la fois aux professionnels qui souhaitent en savoir plus sur la domotique et aux particuliers qui cherchent à comprendre comment l’intégrer dans leur propre projet. L’éditeur a refait un tirage de la 3e édition qui est à nouveau disponible en ligne et dans les bonnes librairies. L’ouvrage existe également en version électronique. Les lecteurs me contactent souvent pour les aider à sélectionner la solution la plus adaptée à leurs besoins et les orienter vers des professionnels compétents.

 

III. Quels conseils donneriez-vous aux lecteurs qui souhaitent rendre leur maison « communicante » ? A qui peuvent-ils faire appel ?

Il faut distinguer plusieurs types de clientèle. Il existe de nombreux passionnés qui ont les compétences et le temps pour déployer et faire évoluer eux-mêmes leur installation. Ensuite, les clients qui souhaitent bénéficier de fonctions simples comme la centralisation de volets ou la gestion d’éclairage peuvent s’adresser directement aux installateurs formés à la domotique qui sont chaque jour plus nombreux. Enfin, pour une installation plus étoffée avec des automatismes, du multimédia, de la sécurité, de la gestion d’énergie et des fonctions de centralisation sur tablettes ou smartphones je pense qu’il faut faire appel à un bureau d’étude ou à un consultant indépendant qui pourront analyser les besoins, définir quelles fonctions domotiques seraient pertinentes dans le contexte, prescrire les solutions techniques les plus adaptées, planifier la mise en œuvre en fonction des budgets, assister à la sélection des entreprises les plus compétentes et suivre le chantier jusqu’à la prise en main par tous les membres de la famille.

 

IV. Dans les commentaires qui reviennent fréquemment sur notre blog, les lecteurs trouvent la domotique souvent chère et compliquée. Que leur répondriez-vous ?

Je pense que c’est un reproche que l’on entendra de moins en moins car les fabricants font actuellement beaucoup d’efforts pour rendre leurs produits plus faciles à mettre en œuvre, plus ouverts pour faciliter leur intégration et au fil du temps les volumes de vente devraient induire une baisse des prix. Il faut également noter que les nouvelles générations de produits domotiques n’auront de succès que s’ils sont simples à utiliser et à installer comme l’informatique a su le faire avec le « plug and play ». La tendance du prix global des installations est maintenant à la baisse car les familles disposent déjà de plus en plus souvent de smartphones et de tablettes capables de concurrencer les écrans tactiles dédiés très onéreux.

L’aspect complexité est plus difficile à résoudre car la domotique est lié à la fois au monde du bâtiment, à plusieurs lots techniques, aux nouvelles technologies en perpétuelle évolution et à la psychologie humaine qui rend chaque projet totalement unique. A mon avis, seuls un profond changement de mentalité et l’émergence de nouveaux métiers de conception, d’ingénierie et d’accompagnement permettront de maîtriser toutes ces dimensions.

 

V. Parallèlement à votre activité d’auteur et de consultant, vous organisez des conférences (SmartHome) à l’attention des professionnels. Les architectes, les électriciens… répondent-ils présents ? En nombre suffisant ?

En parallèle, pour faire connaître le domaine au plus grand nombre, je participe effectivement à l’organisation de salons, de portes ouvertes, de concours, de conférences et je publie des articles et des livres le plus souvent possible car j’aime partager ma passion. J’ai beaucoup de retours de la part des spécialistes et des personnes qui souhaitent s’impliquer dans le domaine de la domotique mais relativement peu de la part des architectes ou des électriciens en place car ils ne perçoivent pas encore la domotique comme une opportunité. La résistance au changement existe dans tous les  secteurs mais elle est exacerbée dans le bâtiment, secteur traditionnel, éclaté en une multitude de petites entreprises souvent artisanales dans le résidentiel, où  les habitudes sont bien ancrées et où les innovations dans leur ensemble mettent du temps à être acceptées. Il faut comprendre que la construction ou la rénovation d’une maison est un processus complexe qui ne peut évoluer que sur le long terme. Les nouveaux produits et les nouveaux métiers n’ont une chance d’être acceptées que si il y a un réel bénéfice compris par tous, des moyens donnés à la formation et un cadre réglementaire rigoureux.

 

VI. En consultant le site KNX, qui est le seul organisme à ma connaissance à publier le nombre d’installateurs certifiés sur son système, on se rend compte que la France est très mal placée (842 certifiés) par rapport à des pays de taille comparable comme l’Allemagne (plus de 11000) ou l’Espagne (3224), ou même à des pays plus petits comme la Belgique (923) , la Suisse (831) ou encore l’Autriche (2338). Comment expliquez-vous cette ‘exception française’ ?

C’est effectivement paradoxal car on a en France un parc immobilier très important ainsi que les leaders mondiaux du BTP (Vinci, Bouygues,Eiffage), de la fabrication de matériels électriques (Legrand, Schneider) ou de la distribution (Rexel, Sonepar). Outre l’inertie évoquée précédemment, je vois plusieurs explications susceptibles d’expliquer notre retard en KNX : beaucoup de fabricants ont fait d’autres choix technologiques, les entreprises d’électricité sont soit des mastodontes (filiales de groupes nationaux) soit des artisans mais relativement peu de PME agiles et avides d’innovations, pas de formation continue obligatoire (problématique pour les électriciens mais plus globalement pour tous les acteurs y-compris les architectes, les constructeurs, les promoteurs ou les bureaux d’études), logique d’investissement et non de coût global sur le long terme incluant le retour sur investissement, approche historique par lots distincts qui limite totalement l’intérêt de la domotique en général et du KNX en particulier.

 

VII. La domotique est souvent citée comme permettant le maintien à domicile des personnes handicapées et/ou agées, ou encore comme un moyen de faire des économies d’énergie. N’est-ce pas un risque de la cantonner à des marchés de niche ?

L’aspect transversal de la domotique rend son approche marketing très complexe. Comme il est très difficile d’expliquer simplement l’intérêt global apporté par la domotique, les fabricants ont tendance à privilégier une cible en particulier comme la dépendance ou les économies d’énergie. C’est effectivement dommage mais c’est néanmoins très prometteur car en l’occurrence il ne s’agit pas pour moi de niches mais de deux leviers gigantesques qui légitiment à eux seuls le surcout lié à la domotique et qui seront ou sont déjà encadrés par des incitations fiscales et une réglementation rigoureuse. Sur cette base, un professionnel compétent saura convaincre son client d’ajouter d’autres fonctions domotiques.

Maison et Domotique : Le risque n’est-il pas de conforter la tendance actuelle de voir plusieurs systèmes indépendants incompatibles entre eux installés dans un seul logement ?

François-Xavier Jeuland : Il n’existera jamais de système parfait. Les maisons évoluent, les gens s’équipent au fil du temps, leurs besoins changent, donc il faut avant tout apporter du service pour conseiller et intégrer ce qui apporte un réel bénéfice aux utilisateurs. Parfois, il vaut mieux avoir 2 systèmes indépendants qui fonctionnent bien qu’un seul qui serait trop coûteux à mettre en place ou trop complexe à utiliser.

 

VIII. Voyez-vous à court ou moyen terme un changement qui permettrait de faire décoller la domotique (je pense à la RT2012 mais pas seulement) ?

La RT2012 devrait faire avancer les choses mais là encore seuls des professionnels très compétents sauront justifier le recours à la domotique. Plus globalement, la nécessité de construire plus durablement devrait à moyen terme obliger les constructeurs à s’engager sur un réel niveau de performance énergétique ce qui obligera la mise en place d’une régulation transversale pointue, d’une supervision performante et d’un comptage réel. Les smart grids  pourraient aussi faire avancer les choses si les fournisseurs d’énergie s’en donnent les moyens. Le marché de la dépendance évoqué précédemment devrait également booster le secteur. Le phénomène iPad est aussi très porteur car il rend la domotique accessible à tous que ce soit au niveau financier mais aussi ergonomique. Enfin, la convergence domotique/réseaux/informatique/multimédia devrait élargir le spectre des acteurs. Des sociétés comme Apple, Google, Orange, Cisco ou de nouveaux entrants ont toutes les cartes en main pour mettre tout le monde d’accord en rendant les petites querelles franco-française totalement dérisoires.

Maison et Domotique : N’y a-t’il pas un risque à introduire dans la domotique des produits certes très attractifs comme l’iPad, mais ayant surtout une durée de vie extrêmement faible, peu en rapport avec la durée de vie d’une maison, et qui obligerait à reprendre souvent l’installation ?

François-Xavier Jeuland : Il faut distinguer la couche infrastructure de la couche équipement. La première doit être conçue pour plusieurs dizaines d’années et être suffisamment ouverte pour dialoguer au fil du temps avec plusieurs générations d’équipements qui ont effectivement une durée de vie beaucoup plus courte.

Maison et Domotique : Les sociétés que vous citez sont des spécialistes de la vente par abonnement. Pensez-vous que les gens sont prêts à payer pour utiliser leur maison ?

François-Xavier Jeuland : Je pense que les utilisateurs seront d’accord dès lors qu’on leur fournira un vrai service que ce soit en termes de confort, de sécurité ou d’économie d’énergie. Qui aurait parié en 2001 que 10 ans plus tard 20 millions de foyers seraient prêt à payer 30€/mois pour Internet…

 

IX. Avez-vous des préférences pour certaines technnologies domotiques (courant porteur, bus, radio…) ?

J’interviens la plupart du temps sur des projets en neuf ou en réhabilitation complète ce qui permet le recours à des solutions filaires évidemment plus fiables et pérennes que le courant porteur ou la radio. La plupart du temps, néanmoins, l’installation est complétée par des solutions sans fil car leur complémentarité est précieuse en termes de mobilité ou d’évolutivité. Sur le long terme, si on considère que l’avenir du marché de la domotique réside dans la modernisation du parc immobilier existant, il est évident que les solutions courant porteur ou radio ont un très bel avenir.

 

Je remercie François-Xavier Jeuland d’avoir répondu à mes questions. Pour les lecteurs qui le souhaiteraient, il a accepté de répondre à vos commentaires, n’hésitez donc pas si vous avez des questions !


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